« En mangeant, on s’empoisonne chaque jour un peu plus… »

Le chercheur caennais Gilles-Eric Séralini avait agité la communauté scientifique en publiant une étude sur les effets dévastateurs des pesticides. Vendredi il donne une conférence

12/01/2015 à 10:33 par philipperifflet

Le chercheur caennais Gilles-Eric Séralini et le restaurateur gardois Jérôme Douzelet ont publié ensemble « Plaisirs cuisinés ou poisons cachés »
Le chercheur caennais Gilles-Eric Séralini et le restaurateur gardois Jérôme Douzelet ont publié ensemble « Plaisirs cuisinés ou poisons cachés »

Dans « Plaisirs cuisinés ou poisons caché », vous dressez un portrait assez terrifiant de la situation sanitaire en terme d’alimentation. J’ai lu qu’un occidental absorbe, en moyenne, 36 pesticides par jour ! Ma question est donc simple : est-ce que nous nous empoisonnons chaque jour en prenant nos repas ?

Gilles-Eric Seralini : La réponse est clairement oui. Un exemple très récent, à l’occasion d’un séminaire sur les arômes et les polluants que nous préparons pour la fin du mois de janvier avec Jérôme Douzelet, nous avons fait doser deux bouteilles de bon vin, d’une année et d’un cépage particulier. L’une issue d’une production en bio-dynamie, et l’autre issue d’une production conventionnelle. Il y avait cinq fongicides dans la conventionnelle et rien dans le vin bio. Ce n’est pas pour faire la publicité du vin biologique mais quand même, on a mesuré plus de 200 pesticides dans la conventionnelle. Et les fongicides étaient à une dose 8640 fois plus importantes que ce qui avait rendu nos rats malades avec le Roundup. S’il y a de quoi, effectivement, s’empoisonner par l’ensemble des polluants chimiques de l’air, de l’eau, c’est encore plus vrai avec les aliments. D’ailleurs, les études les plus récentes reconnaissent que les intoxications sont majoritairement d’origine alimentaire, sauf dans les zones où l’air est gravement pollué. Toutes les maladies chroniques qui empoisonnent nos familles progressent et on n’a jamais vu le hasard progresser comme ça, linéairement. Forcément il y a une cause environnementale. L’essentiel des cancers est dû à l’environnement. Si on prend par exemple le cancer du sein, ou le cancer de la prostate, 5% sont dûs à des causes génétiques connues, ou à aucune bactérie ou virus connus. Il reste 95% pour l’environnement.

Quand on met des pesticides dans un champ on les met volontairement dans l’alimentation et donc dans notre corps. Aujourd’hui il n’y a pas un tissu vivant qui n’en soit pas imbibé. Penser que ces produits sont inoffensifs, aux doses où ils sont utilisés, cela relève plus de la magie que de la science. Simplement parce qu’ils ont des effets combinés, des effets à long terme. La seule chose qui n’est pas bien comprise par le public et par le monde scientifique, c’est l’effet à long terme. Parce que dans la règlementation, il n’a pas été rendu obligatoire de faire les tests à long terme. Ce qui me révolte, c’est que nous sommes les seuls au monde à l’avoir fait sur un pesticide entier. Et ça fait 15 ans qu’on en mange. C’est honteux que ce soit une petite équipe caennaise qui ait du faire en réunissant par du crowfoundig des moyens exceptionnels par rapports à ce que donne l’Etat pour financer la recherche.

Comment remédier à cette situation ?

Gilles-Eric Seralini : Je suis un démocrate. Et je sais que la première façon d’y remédier c’est vous, c’est la presse. C’est pour ça qu’on fait des livres et des conférences. Il faut faire casser le manque de transparence épouvantable qui entoure les autorisations de mise sur le marché des produits. Il est incroyable que la transparence des processus d’évaluation d’un produit consommé par des milliards de gens n’existe pas. Et ça ne révolte personne. Il faudrait aller dans la rue pour ça. Les gens n’imaginent pas que les entreprises sont les seules à faire elles-mêmes les tests des produits qu’elles commercialisent. Ils n’imaginent pas qu’en plus, elles ne donnent ces tests qu’à quelques experts dont elles ont rendu la majorité véreux. Parce qu’elles aident les gouvernements à les choisir et parce qu’elles promeuvent les gros laboratoires et les gros instituts de recherche qui travaillent avec elles. C’est pour ça que les agences sont compromises. Tout le monde pioche dans le même panier. Il faut des révélations et des révélateurs, c’est ce que j’essaie d’être. J’ai été moi-même de ce monde des experts, et j’ai vu trop de compromissions. J’en suis parti pour ne pas avoir envie de vomir sur ces pratiques quand je vois un enfant atteint de cancer.

Comment expliquez qu’il faut 5 bananes produites en 2010 pour atteindre un niveau d’apport en vitamine A équivalent à une seule produite en 1950 ? Que s’est-il passé dans la terre, dans le sol, entre 1950 et 2010 pour qu’on arrive à un tel résultat ?

Gilles-Eric Seralini : La culture intensive promue par des produits chimiques à base de pétrole tue la terre (de 90% des pesticides et des engrais sont faits de pétrole et à base de produits tueurs). Quand on parle de nitrates ça reste des explosifs de la guerre, quand on parle des insecticides, c’est d’abord les produits qui servaient aux camps de concentration. On ne peut pas s’étonner qu’ils aient quels effets secondaires en s’accumulant dans l’écosystème. Ces produits ont pour rôle d’arrêter la synthèse des arômes pour que la plante pousse plus vite. Et en poussant plus vite, la plante ne s’enrichit pas des éléments essentiels, mais se concentrera en sucre et protéines issues des produits chimiques.

Au delà de leur impact sur la santé, vous dites que les produits de la terre, mais aussi les produits d’élevage, souffrent de standardisation. Les tomates n’ont plus de goût, les pommes sont insipides et se ressemblent toutes. Et au bout de la chaîne l’enfant qui les mangera a d’ores et déjà perdu le sens du goût des choses ?

Gilles-Eric Seralini : Les arômes chimiques tuent le goût des produits naturels. Ile goût est devenu artificiel. Il existe même des produits pour mettre en appétit dans le hamburger, les chips salées ou une célèbre boisson gazeuse, et ces produits, qu’on appelle des appétents sont là pour restaurer le goût. Ce sera donc un goût forcé, un goût anormal. Ce que nous dénonçons dans le livre c’est que les chefs d’aujourd’hui, ne sont pas conscients de la pollution chimique. On a oublié aujourd’hui que le mot « Restaurateur » vient de restaurer, pour restaurer la santé. Ils étaient les premiers médecins. Et l’aliment est le premier médicament depuis Hippocrate.

Peut-on véritablement parler  de pollution des produits comme on parle de pollution de l’air ?

Gilles-Eric Seralini : Oh oui et c’est même pire car les produits accumulent, l’air non car les vents ont un effet dispersant. Bien sûr, l’automobile pollue, mais les épandages agricoles sont aussi des gros pollueurs de  l’air. Le cycle de la vie, les légumes mais encore plus les graisses animales accumulent les pesticides. Par exemple, on ne sait pas qu’en mangeant du lard, on mange beaucoup plus de pesticides que sur les légumes et les fruits si le cochon n’est pas élevé en bio. Il est très important de considérer que les êtres vivants accumulent et le règne animal plus que le règne végétal.

L’étude « in Vivo » publiée en 2012 a permis de révéler que les pesticides ont un effet avéré sur le déclenchement de cancers. Les rats de laboratoire ont ainsi développé des tumeurs malignes à une fréquence incroyable
L’étude « in Vivo » publiée en 2012 a permis de révéler que les pesticides ont un effet avéré sur le déclenchement de cancers. Les rats de laboratoire ont ainsi développé des tumeurs malignes à une fréquence incroyable

Votre étude « In Vivo » a révélé une collusion incroyable entre la communauté scientifique, (ou au moins une partie d’entre elle) les pouvoirs publics et l’agro-industrie. Les dés sont donc totalement pipés. Quels sont les moyens d’agir qui s’offrent au consommateur ? Quelles sont les solutions ?

Gilles-Eric Seralini : Les communicants ne parlent jamais au nom de l’industrie mais au nom de la communauté scientifique. C’est une stratégie. Ils se font passer pour la communauté scientifique, et ce qui me marque c’est la capacité de la presse à le croire. Je ne crois pas que la vraie communauté scientifique soit compromise. Elle est plurielle, et surtout préoccupée par ses sujets de recherches.

Le problème majeur est que l’indépendance de la recherche est un mythe, car face aux déficiences de l’état qui nous paye en gros les timbres, les enveloppes, le gaz et l’électricité,  on a créé une dépendance entre les laboratoires et l’industrie. Le financement des chercheurs par des associations, comme c’est le cas pour nous, est rarissime. L’Etat nous donne 2000 € par chercheurs, par an. C’est rigolard !

Pourquoi votre étude, vos travaux, ont-ils été autant décriés ?

Gilles-Eric Seralini : Parce que ces travaux ont gravement mis en cause l’honnêteté des agences sanitaires qui autorisent les mises sur le marché. Parce que ça remet en cause derrière tout le système scientifique. J’ai été traîné dans la boue. On a eu la chance de pouvoir persister, grâce au CRIIGEN (Comité de Recherche et d’Information Indépendantes sur le Génie Génétique).

Sur quoi travaillez-vous aujourd’hui ? Quelle est votre actualité ?

Gilles-Eric Seralini : J’ai tiré la pelote après les travaux sur le Roundup. J’ai été effrayé par les résultats de cette étude avec un taux de tumeurs de 90 à 95% pour les rats femelle. Je me suis demandé comment les autorités ne l’avaient pas vu. Je me suis rendu compte qu’en fait nous n’évaluons pas les mêmes produits. Nous avons travaillé sur le produit fini, celui que l’on trouve dans le commerce, alors que les autorités ont évalué le composant que les industriels déclarent être de base (en l’occurrence le Glyphosate). On s’est rendu compte de la toxicité surprenante des adjuvants. C’est là qu’est la fraude, le produit de base est caché sous un autre nom, et c’est en fait non pas une substance de base mais un mélange de produits corrosifs et détergents sans lesquels on n’obtient pas l’effet pesticide. Et seul le principe de base est évalué par les agences et c’est le ministère qui donne les autorisations pour les produits commercialisés. Ce qui est fou, c’est que personne à par nous, n’a testé un pesticide sur le long terme.

Pensez-vous définitivement perdue la cause d’une nourriture saine et goûtue ? Le consommateur, les mères de familles peuvent-ils avoir confiance en l’avenir ?

Gilles-Eric Seralini : Non car il existe des solutions. Il existe des bons produits, locaux, contrôlés et qui ne coûtent pas forcément plus chers. Evidemment il restera un peu de polluants dans ces produits, mais vous en avez mis 200 fois plus avec les pesticides, les conservateurs les additifs, les colorants des produits de l’agro-industrie…  Vendredi 16 janvier, la conférence va nous permettre d’expliquer que oui, il est encore possible de manger sainement. Et qu’il y a des raisons d’être optimiste. Il faut croire à une agriculture de proximité et aider à sortir les agriculteurs polluants de la spirale infernale.

Propos recueillis par Philippe Rifflet

Pratique :
Conférence
Vendredi 16 janvier à 19h à l’amphithéâtre Alexis de Tocqueville à l’Université de Caen
Campus 1
Entrée gratuite

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